LECON 12 : Le comportement, le jargon et la réflexion des joueurs d'échecs.

  1. Règles concernant le comportement des joueurs.

Il est important aux échecs que la façon de se comporter d'un joueur ne nuise pas à son adversaire. Ce jeu exige de l'attention et donc de la concentration, aussi te conseillerai-je de respecter dès tes premières parties d'échecs les règles qui suivent :

Ce sont des règles de simple courtoisie en quelque sorte, mais que l'on peut oublier en étant absorbé par le jeu. Ton adversaire, exaspéré, peut se plaindre à l'arbitre. Celui-ci peut te pénaliser de différentes façons, prévues par le règlement du jeu d'échecs ou laissées à son appréciation, une pénalité allant jusqu'à la perte de la partie.

Enfin, suivant le cas, sois toujours "bon gagnant" (reste modeste, ...) et surtout ne sois pas "mauvais perdant" (félicite ton adversaire, ...). Avant de démarrer la partie, serre la main de ton adversaire en lui souhaitant une bonne partie. Quand la partie est finie, quelle qu'en soit le résultat, serre la main de ton adversaire en le remerciant sincèrement pour le plaisir que tu as eu de jouer contre lui.

 

 

B. Le jargon particulier des joueurs d'échecs (d'après un article de Paul Clément) .

Tout comme d'autres milieux professionnels ou sportifs, les joueurs d'échecs possèdent un jargon qui leur est propre et souvent hermétique pour des non-initiés. En outre, nombre de dictionnaires ou encyclopédies, pourtant réputés, donnent des définitions erronées des termes échiquéens.

Chacun connaît l'origine du mot « échec », eschec en vieux français. Il vient du persan « chah », qui signifie souverain ou roi (l'on dira, par exemple, le chah d'Iran). Quant au mot « mat », il nous vient également du persan et signifie « mort ». La locution persane « chah mat » (le roi est mort) a été francisée en « échec et mat ». L'on trouve cependant encore l'expression originale en Allemand (schachmatt), en Néerlandais (schaakmat) et en Anglais (checkmate).

Bien des expressions sont passées telles quelles d'une langue dans une autre. C'est le cas notamment pour plusieurs mots d'origine française, allemande et italienne.

Au moins 3 expressions d'origine française sont devenues d'usage courant partout dans le monde des échecs :

« J'adoube » : le joueur qui désire toucher une pièce sans intention de la jouer ou de la prendre, mais pour la reposer correctement sur sa case, doit, conformément à un article du règlement international des échecs, annoncer d'avance son intention en disant « j 'adoube ».

« En passant » : la prise « en passant » du pion est un cas particulier de prise du pion, lorsque celui-ci quitte sa case de départ de 2 pas. L'expression « en passant » est reprise dans un article du règlement de la fédération internationale des échecs.

«  En prise » : une pièce est dite « en prise », lorsqu'elle peut, à première vue, être prise impunément par l'adversaire.

Assez curieusement, l'expression « remise », qui désigne une partie nulle, a été abandonnée en Français, mais maintenue telle quelle en Néerlandais et en Allemand. A l'origine, vers les années 1850 lorsque furent organisés les premiers grands tournois internationaux, l'on considérait une partie nulle comme « remise », c'est-à-dire comme devant être rejouée.

L'Allemand nous a laissé plusieurs expressions échiquéennes, devenues internationales :

« Blitz » : l'on appelle partie « Blitz » ou « éclair » une partie dans laquelle le temps de réflexion accordé à chaque jouer est de l'ordre de 3 à 10 secondes par coup. Les amateurs d'échecs parlent également de « blitzer », c'est-à-dire disputer une partie rapide ou éclair.

« Zeitnot » : être en « zeitnot » signifie pour les joueurs d'échecs être à court de temps de réflexion.

« Zugzwang » : ce mot signifie « obligation de jouer ». On dit d'un joueur qu'il est en « zugzwang » lorsque l'obligation de jouer le force à faire un coup qui compromet sa position. La position du diagramme illustre cette notion.

Aux Noirs de jouer. Le Roi ne peut quitter la case f7 sans abandonner le pion g6. Si le Fou d7 quitte la diagonale a4-é8, le pion a3 peut avancer. Si le Fou d7 quitte la diagonale ç8-é6 le pion f5 n'est plus protégé et les Blancs gagnent par h4-h5. Si les Noirs pouvaient ne pas jouer, la partie serait nulle.

Le jeu d'échecs s'est répandu en Europe notamment au départ de l'Italie. Le vocabulaire échiquéen international a conservé certaines traces de cette époque lointaine (15ème siècle) :

« Gambit » : ce mot italien (« gambetta ») signifie « croc-en-jambe ». Aux échecs, il signifie sacrifice d'un pion en début de partie pour en retirer un avantage.

« Pat » : ce mot vient de l'Italien « patta » (égal). Un joueur est pat lorsqu'il ne peut jouer aucune pièce. Le pat entraîne la partie nulle.

 

« Fianchetto » : sortir un fou en « fianchetto » signifie sortir le fou latéralement, de ç1 en b2 ou de f1 en g2, ou encore de ç8 en b7 et de f8 en g7, après avoir au préalable joué le pion.

Il existe bien entendu de nombreuses autres expressions typiques. Les principales ouvertures, les mats types, etc. portent des noms empruntés à toutes les langues.

 

C. La réflexion du joueur d'échecs.

 

a) La liste de vérification.

Pour éviter de grosses gaffes, tu dois faire comme l'aviateur qui décolle : avant de jouer, pose-toi

un certain nombre de questions vitales :

  1. Une pièce de l'adversaire ou la pièce qu'il vient de bouger attaque-t-elle l'une des miennes ?
  2. Menace-t-elle d'un échec et mat ?
  3. Découvre-t-elle une pièce qui m'attaque ?
  4. Servait-elle à défendre une de ses pièces, un mat ?
  5. La pièce que je vais jouer ne va-t-elle pas être prise ? Est-ce bien un sacrifice ?
  6. N'en défendait-elle pas une autre ? N'empêchait-elle pas un mat ?
  7. Ma Dame est-elle en sécurité ?

Etc. Tu peux t'établir ta propre liste de vérification ("checklist" en Anglais) Mieux tu sauras jouer, plus elle sera longue. Au début, tu envisages les menaces en un coup, puis en deux coups, ...

Dans les quatre positions ci-dessous, regarde ce que s'apprêtent à jouer les Blancs et indique les éléments de la liste de vérification qui devraient les en empêcher.

b) Un essai de systématisation de la réflexion aux échecs (d'après un article de Luc Masure).

Comme moi, vous avez dû être émerveillés par les remarquables résultats des machines électroniques dans notre jeu, alors qu'elles utilisent des programmes somme toute assez primaires.

Il m'est dès lors venu à l'idée que les humains pourraient réaliser des progrès sensibles si l'on mettait à leur disposition un "programme" adapté à leurs méthodes propres de calcul. En fait, il ne s'agot évidemment pas d'un programme au sens informatique du mot, mais de règles ou préceptes dont l'ensemble constitue une systématisation de la réflexion.

Il me semble d'ailleurs que, plus que la méthode elle-même, c'est son utilisation systématique qui permettrait d'améliorer son jeu, en renforçant la concentration et en systématisant la recherche de la vérité de la position.

Je fais ici appel à tous pour communiquer leur propre canevas de pensées, en essayant de l'ordonner selon un système.

Je vais essayer de donner une première ébauche d'une telle méthode, bien imparfaite, mais je crois que personne n'a jamais essayé de donner au joueur un véritable système de réflexion.

Quoiqu'il en soit, voici cette suite de réflexions qu'il faudrait faire à chaque coup (en dehors des ouvertures, des finales techniques et des "zeitnots" épouvantables) ;

 

Phase 1. Quelle est la signification du dernier coup joué par mon adversaire ?

Notamment, quelles sont les modifications que ce coup apporte à la position : dégagement de case, de colonne, de rangée ou de diagonale; affaiblissement ou renforcement de case, colonne, rangée ou diagonale.

Recèle-t-il une menace tactique ou est-ce un coup positionnel ? Dans les deux cas, faut-il parer cette menace (défense) ou, au contraire, instaurer soi-même une menace équivalente ou plus forte (attaque). Ce dernier point me semble très important, car j'ai remarqué que certains joueurs ne semblaient avoir comme seule idée que de contrarier les intentions adverses (les défenseurs) alors que d'autres (les attaquants) se souciaient des coups de leur adversaire comme un poisson d'une pomme (et même plus). Les deux points de vue me semblent également faux : il faut parvenir à un équilibre entre ces deux points de vue, réactualisé à chaque coup (règle de Blumenfeldt : même si l'adversaire joue le coup analysé précédemment, recommencer l'analyse en voyant la nouvelle position). Il ne faut ni surestimer ni sous-estimer les défenses et les attaques.

 

Phase 2. Après cette étude fondamentale du dernier coup de l'adversaire, il faut rechercher les coups tactiques candidats.

Pour être guidé dans cette recherche, il convient d'examiner systématiquement les points suivants :

Puis-je mettre en échec ?

Puis-je être mis en échec, et plus important, puis-je mis être mis en échec APRES mon coup ?

Existe-il des pièces non défendues ? Comment en profiter ?

Existe-t-il des motifs géométriques laissant présager une combinaison ? Attaques doubles (fourchettes) ? Enfilades ? Clouages ? Echecs à la découverte ? Y a-t-il des pièces ayant une double mission (surcharge) ? Etc.

Un des Rois est-il exposé ? Attaque sur le roque ? Peut-on l'attirer dans un réseau de mat ?

 

Phase 3. Si tous ces motifs tactiques sont absents ou inexploitables, il convient alors de chercher un coup positionnel et d'établir un plan, même à courte portée. Il faut, pour cela, se laisser guider par la structure de pions.

Avant d'avancer un pion (avec ou sans prise, avec prise en passant), il faut comparer les nouvelles cases contrôlées aux anciennes cases dont on perd ainsi le contrôle (- gare au Cavalier adverse inexpugnable; gare au bouclier du Roi affaibli ou démoli -) et estimer si le pion sera défendable.

Si aucune avance de pion ne se révèle concluante, il faut chercher à améliorer la position de sa pièce la moins bien placée, en concordance avec les structures de pions, ou assurer la sécurité de son Roi.

 

Phase 4. Il faut toujours se demander si un passage en finale est favorable ou pas.

Le résultat de cette estimation est un guide pour la conduite à tenir : simplifier ou compliquer.

 

Phase 5. Quand on a finalement décidé du coup qu'on allait jouer, il faut écrire son coup, puis recalculer rapidement ce qui peut se passer lorsque ce coup sera joué.

Cette phase permet de sortir de l'écheveau des pensées et de ne pas permettre ou laisser une pièce en prise (autre règle de Blumenfeldt : si rien de grave n'est détecté, on joue alors le coup).

 

Je répète, pour conclure, que ceci n'est qu'un premier jet, une ébauche d'un système de réflexion organisée et que j'invite chacun à réfléchir à la meilleure façon de domestiquer sa pensée vagabonde et à communiquer le résultat de leurs cogitations à nos lecteurs,

Dans le même ordre d'idées, il serait à mon avis profitable d'organiser de temps en temps un "brainstorming" sur une partie ou des positions d'échecs sur lesquelles chacun dirait tout haut la façon dont il appréhende la position. Chacun pourrait ainsi s'enrichir des "visions" des autres membres du cercle. C'est d'ailleurs un des exercices favoris des écoles d'échecs soviétiques. C'est tout dire !